Des milliards de chrétiens fondent leur foi sur un même ensemble de textes qu’ils appellent « la Bible ». Pourtant, cet ensemble n’est pas identique partout. L’Ancien Testament compte 39 livres chez les protestants, 46 chez les catholiques, et davantage encore dans l’Église orthodoxe éthiopienne. La manière de lire ces textes varie aussi : la place donnée à la tradition, aux méthodes d’interprétation ou à l’autorité de l’Église n’est pas la même d’une confession à l’autre.
Ces différences ne sont pas des détails. Elles ont joué un rôle central dans la rupture du XVIe siècle entre catholiques et protestants. Pour les comprendre, il faut remonter le temps, et commencer par deux mots.
« Bible » : de plusieurs livres à un seul
Le mot vient du grec τὰ βιβλία, un pluriel qui signifie « les livres ». À l’époque latine, ce pluriel est devenu le singulier biblia. Le glissement n’est pas anodin. Jusqu’au IVe siècle, le terme grec ne désignait que l’Ancien Testament. Selon F. F. Bruce, c’est chez Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, qu’il englobe pour la première fois les deux Testaments.
À partir de là, les différents écrits ne sont plus lus comme des textes indépendants, mais comme un tout. On cesse de distinguer nettement livres poétiques, livres de prières ou récits : tous deviennent la parole de Dieu adressée aux hommes.
« Canon » : du roseau à la règle
Le mot « canon » a une histoire plus ancienne encore. Il remonte au sumérien gi, le roseau, puis au roseau qui servait à mesurer. On retrouve sa racine en assyrien, en hébreu (קנה), en araméen et en arabe. En grec, κανών désigne d’abord une baguette ou une règle de mesure, avant de prendre le sens figuré de norme, d’idéal à atteindre.
Paul emploie le mot plusieurs fois. En Galates 6:16, il l’utilise pour parler de la règle de vie du vrai disciple.
Écriture et canon, deux notions différentes
On confond souvent « Écritures » et « canon ». L’historien Albert Sundberg propose une distinction utile : un texte peut être reconnu comme Écriture, c’est-à-dire lu et respecté comme venant de Dieu, sans faire partie d’un canon. Le canon, lui, est une liste close : on ne peut rien y ajouter ni rien en retirer.
Le premier témoin chrétien connu de ce sens précis est Athanase d’Alexandrie. Dans une lettre de 367, il dresse la liste des livres reconnus et précise qu’un écrit apprécié comme le Pasteur d’Hermas ne fait pas partie du canon. Plus tard, au Moyen Âge, le mot servira aussi à désigner les décisions de l’Église : on parle encore aujourd’hui de « droit canon ».
Une affaire de copistes
Dernier point, souvent oublié : un texte ne devient pas canonique simplement parce qu’il est inscrit sur une liste. Il faut qu’il soit copié, édité, classé, rassemblé et conservé. Pendant des siècles, ce travail n’a été possible que pour une petite minorité lettrée. L’histoire du canon est donc aussi l’histoire de ceux qui ont tenu la plume.
À retenir
- « Bible » vient du pluriel grec τὰ βιβλία, « les livres ». Le passage au singulier latin montre qu’on a fini par lire ces écrits comme un tout.
- « Canon » vient d’un mot sémitique désignant le roseau qui servait de règle à mesurer. Il a pris le sens de norme.
- Une Écriture n’est pas forcément un canon. Le canon est une liste close, à laquelle on ne peut rien ajouter ni retrancher.
- Le premier emploi chrétien connu de « canon » au sens de liste des livres reconnus se trouve chez Athanase d’Alexandrie, en 367.
Pour réfléchir
- Quand vous lisez la Bible, la lisez-vous comme une bibliothèque de livres différents ou comme un seul livre ? Qu’est-ce que cela change ?
- Qui, selon vous, a le droit de dire qu’un livre « fait partie de la Bible » ?
Pour aller plus loin
- F. F. Bruce, The Canon of Scripture, IVP Academic, 1988.
- Bruce M. Metzger, The Canon of the New Testament, Oxford University Press, 1997.
