Le IIe siècle est une période d’effervescence. Le christianisme se répand dans tout l’Empire, et plusieurs courants proposent leur propre lecture de Jésus. Les Pères de l’Église les jugeront hérétiques. Mais c’est en leur répondant que l’Église a précisé ce qu’elle croyait.
Il faut distinguer ces mouvements d’adversaires extérieurs comme le philosophe païen Celse, qui attaque le christianisme dans son Discours véritable. Les gnostiques, les montanistes et Marcion, eux, se disaient chrétiens. Ils pouvaient donc troubler les croyants de l’intérieur.
Le gnosticisme
Le mot vient du grec γνῶσις, « connaissance ». Comme le rappelle Roger Olson, il s’agit d’une « étiquette générique » qui recouvre plusieurs systèmes. Leurs traits communs :
- Un dualisme : l’esprit est divin, la matière est mauvaise. Le monde matériel est une prison.
- Un Christ spirituel : il est un messager envoyé par un Dieu inconnu pour libérer les étincelles divines prisonnières des corps. Il n’a pas vraiment pris chair.
- Une connaissance secrète : le salut vient d’un savoir caché, transmis par de prétendues traditions apostoliques secrètes et réservé aux initiés.
Le danger était réel. Beaucoup de chrétiens étaient attirés par l’idée d’une vérité « plus élevée » et « plus spirituelle » que celle prêchée aux foules. Or l’Évangile de Jésus et des apôtres était un message simple, annoncé à tous de la même façon.
Le montanisme
Vers 170, en Phrygie, un nouveau converti nommé Montan commence à prophétiser. Ses disciples appellent le mouvement la Nouvelle Prophétie. Montan est un ascète exigeant, qui juge l’Église officielle spirituellement morte. Il se présente comme le porte-parole du Saint-Esprit et parle à la première personne, comme si Dieu s’exprimait par sa bouche, en entrant en transe.
Le problème est évident : si quelqu’un affirme être la voix de Dieu, comment le contredire ? Le montanisme oblige l’Église à se demander où se trouve la révélation, et si elle peut encore s’ajouter à ce que les apôtres ont transmis.
Marcion
Marcion, riche armateur venu à Rome vers 140, admire Paul, qu’il considère comme le seul apôtre à avoir compris Jésus. Il oppose deux dieux : le Dieu de l’Ancien Testament, Dieu juste et créateur, et le Dieu bon et suprême révélé par le Christ. Pour lui, Jésus n’avait que l’apparence d’un homme.
Logiquement, Marcion rejette l’Ancien Testament. Il ne garde que dix lettres de Paul et une version de l’Évangile de Luc dont il retire ce qui lui paraît trop juif. Il propose ainsi, d’une certaine manière, le premier « canon » chrétien, mais un canon amputé.
La réponse de l’Église
Selon Bruce Metzger, ces mouvements obligent l’Église à trois choses :
- Préciser sa foi, car la fausse connaissance devait être combattue par une définition plus claire de la vraie.
- Dire quels écrits font autorité, face aux évangiles secrets des gnostiques, aux nouvelles prophéties des montanistes et au canon réduit de Marcion.
- Affirmer la valeur de l’Ancien Testament et le lien entre le judaïsme et le christianisme.
Les hérésies ont donc été, paradoxalement, l’un des moteurs de la clarification de la foi chrétienne.
À retenir
- Le gnosticisme oppose l’esprit, divin, et la matière, mauvaise, et promet une connaissance secrète réservée à une élite.
- Le montanisme se présente comme une Nouvelle Prophétie, où Dieu parle directement par la bouche de Montan.
- Marcion rejette l’Ancien Testament et le Dieu créateur, et ne garde qu’une partie des écrits chrétiens.
- Ces crises poussent l’Église à préciser sa foi, ses écrits de référence et la valeur de l’Ancien Testament.
Pour réfléchir
- Pourquoi une foi réservée à une élite a-t-elle pu séduire des chrétiens ? Existe-t-il des équivalents aujourd’hui ?
- Comment discerner une parole prophétique authentique sans tomber ni dans la crédulité ni dans le rejet de toute prophétie ?
Pour aller plus loin
- Bruce M. Metzger, The Canon of the New Testament, Oxford University Press, 1997, chap. 4.
- Roger E. Olson, The Story of Christian Theology, IVP Academic, 1999, chap. 2.
- Bart D. Ehrman, Lost Christianities, Oxford University Press, 2003.
